Mais la scène a été photographiée notamment par Numa Blanc

digue du var

 

   

 

Catastrophe de la Brague  du 24 janvier 1872

 

Mise à jour décembre 2019

Cet accident a fait évidemment l’objet d’articles dans les journaux de l’époque et notamment dans le Presse Illustrée N° 201 du 3 février 1872.

Des gravures plus ou moins fantaisistes ont été publiées

 

 

Mais l'accident a été photographié notamment par Numa Blanc et la photo figure dans le livre "La photographie à Nice Monaco et dans les Alpes Maritimes" de Didier Gayraud, éditions Academia Nissarda 2016, page 217

Traduction du texte de Charlotte Hawkins qui était rapidement sur les lieux

 

« …Ces torrents peuvent être terribles.

Prenez la Brague par exemple. Alors qu’elle coule calmement à travers des rives fleuries, elle parait si passive et paresseuse que l’on peut à peine imaginer la catastrophe de janvier 1872.

De très fortes pluies sont tombées presque sans interruption durant seize jours et la rivière en crue finit par former un lac de deux kilomètres de long  en amont du remblai de la voie ferrée au sud duquel par manque de chance battaient de très forts rouleaux. Les vagues et les galets empêchaient la rivière de s’écouler librement à son embouchure où par malheur près de là se trouve le pont du chemin de fer. Il est supporté par une pile autour de laquelle tourbillonnaient les flots en colère, et près de là frappaient les vagues qui déferlaient. La ligne était en danger.

Le chef de gare d’Antibes télégraphia à Nice pour arrêter le train rapide de 17 heures. Mais les coups de vent avaient abimé les instruments et le message ne fut pas transmis. Suspectant quelque chose d’anormal, il envoya ensuite un homme à cheval pour passer  la Brague à gué et pour avertir la gare suivante de Cagnes.

Mais ni l’homme ni le cheval  ne pouvaient franchir un tel torrent. Il s’étendait si largement, et il coulait avec une telle force. C’est pourquoi le messager dut faire un détour si long par Biot qu’il arriva trop tard.

En même temps la nuit tombait. Depuis Antibes les employés pouvaient voir les lumières du train qui avançait à toute vapeur dans  la pluie et la tempête.

Soudain le phare disparut comme des étincelles dans la nuit. La machine était tombée tête première à travers le pont avec son pilier effondré. Deux voitures tombèrent par-dessus jusqu’à la rupture d’un crochet d’attelage puis quelques voitures basculèrent sur le côté du remblai et finalement dans un choc terrible le train s‘arrêta.

Combien de vies furent perdues cette nuit-là, cela reste un mystère.

Mais le spectacle, le jour suivant, était impressionnant.

Il y avait encore un lac en amont du remblai ; les rails étaient brisés et tordus.

Deux voitures avec leurs côtés défoncés  et ce qui avait été dans la mer, était maintenant sur la plage de galets et la locomotive, bien enfoncée dans le sable se trouvait au pied de la fissure béante qui permettait de voir où avait été le pont. De la pile, aucun vestige ne restait et les flots tumultueux de la Brague tourbillonnaient autour des épaves. Un bon morceau de ces épaves devait être allé dans la mer.

Cependant une Compagnie d’infanterie d’Antibes avait été mobilisée (ses hommes étaient fermement attachés les uns aux autres avec des cordes) ; ils cherchaient en tâtonnant  dans le torrent qui atteignait leur poitrine, pour trouver plus de corps et s’efforçaient  de trouver des survivants.

Tous ceux qui avaient de l’argent ou des amis  étaient déjà partis mais dans une auberge de quartier à environ huit minutes de voiture, se trouvaient deux femmes isolées sans argent et un homme si affreusement blessé que les chirurgiens furent obligés de le trépaner sur place.

C’était un musicien et on m’a dit que dernièrement il a recouvré la santé, mais ses cris soulevaient tellement le cœur que j’ai suivi une des Dames Trinitaires jusqu’à la longue et basse pièce  sous la toiture en charpente où une soi-disant anglaise reposait.

Dans le premier lit près de la porte, il y avait une jolie piémontaise d’environ treize ans dont les boucles brunes étaient pleines de sable. Sa figure était enfiévrée et sa respiration difficile. Elle avait une bonne congestion pulmonaire. Puis venait une étrangère  qui se trouvait ne pas être une anglaise mais seulement une pauvre allemande exilée. Elle gémissait dans son délire suite à sa terrible lutte dans l’eau.

J’ai détrompé Mère Urbain au sujet de sa nationalité mais nous nous sommes mises d’accord pour n’en rien dire.

 Car c’était encore peu de temps après la guerre ; les paysans auraient pu manifester de la mauvaise volonté et à Antibes  dans le grand hôpital qu’elle dirigeait, Mère Urbain avait beaucoup de soldats  blessés qui auraient regardé de travers une patiente allemande.

En ce qui concerne l’hôpital improvisé, je n’ai jamais vu de spectacle aussi triste.

La maison, pour commencer, était immonde au-delà de toute description et l’escalier si sombre qu’il en était dangereux. L’endroit était encombré de sacs de  grains et de ballots de laine. Ces derniers appartenaient sans doute à des couchages qui avait déjà ou qui devraient servir encore, et ils étaient naturellement pleins de mouches.

Un couple mal tenu et de mauvaise allure tenait cette auberge de misère (note : dans le texte alberga di squalor pour squallore en italien moderne), et gagnait de l’argent en montrant aux visiteurs le bassin du chirurgien  et les autres restes abominables du déraillement.

Je n’oublierai jamais mon dégout ni la colère de Mère Urbain quand elle porta son attention sur une main humaine  laissée dans un de ces paniers utilisés pour  mettre les citrons.

Je dus retourner à ce lugubre endroit le jour suivant et bien d’autres jours encore, prenant mon tour avec une Dame d’Honneur Russe pour rendre visite à la pauvre allemande qui aussi longtemps  que son délire et sa grande prostration durèrent, pouvait seulement rester en relation par intermittence avec ceux qui parlaient ou priaient avec elle dans leur propre langue .

Mais la Mère Urbain, comme on peut le supposer, remit rapidement en ordre cette déplorable chambre de malade et elle balaya aussi tous les restes du déraillement pour en faire un bûcher religieux à Antibes.

Je me rappelle en outre que la petite piémontaise après avoir crié pitoyablement Mamma Mamma pendant quelques jours fit une bonne convalescence. Quant à la pauvre allemande, elle souffrit longtemps et péniblement, mais cela lui donna du temps pour un salutaire rétablissement. La dernière fois que j’ai entendu parler d’elle après qu’avec Olga S- je l’avais renvoyée chez elle près de Strasbourg, elle était convenablement mariée et elle avait toutes les raisons de bénir le bain soudain dans la Brague en crue.

La grande inondation du canal de la Foux en octobre 1882 fut un autre spécimen de ce que les ruisseaux peuvent faire. En l’espace d’une heure toute la partie basse du Boulevard du Cannet fut inondée, beaucoup de propriétés détruites et huit vies perdues. Le cortège funèbre de ces huit victimes qui furent inhumées aux frais de la Commune, fut un très étrange et touchant spectacle.

Elles furent suivies jusqu’au cimetière sur la route de Grasse par cinq mille cinq cents personnes affligées et inhumées dans une grande fosse commune au milieu de beaucoup   de sanglots et  de pleurs "

Texte du journal le Phare du Littoral du 26 janvier 1872

La catastrophe du pont de la Brague

 

Avant-hier mercredi vers six heures du soir, la tempête déchainée depuis deux jours sur le littoral avait atteint son  point extrême d’intensité. A Nice, le Paillon remplissait tout son lit et les vagues furieuses de la mer soulevées par le vent du sud-est, couvraient la Promenade des Anglais, arrachaient une bouée de l’entrée du port et démolissaient pour la troisième fois depuis un an, l’escalier qui descend à la plage sur l’un des côtés du pont de la Place des Phocéens. 

A cette même heure se produisait sous l’influence des mêmes causes l’épouvantable évènement qui depuis vingt-quatre heures a jeté sur notre ville un voile de deuil e  de consternation. A 800 mètres environ en deçà d’Antibes se jette dans la mer un ruisseau, la Brague que traverse sur trois arches le pont viaduc du chemin de fer long  environ de trente-cinq mètres. Ce pont n’est point cintré  et se compose d’un tablier posé à plat sur les piles. La Brague, enflée par les pluies de ces derniers jours au point de devenir un véritable torrent, refoulée par les lames précisément à hauteur de ce pont viaduc qui n’a pu résister à l’énorme pression qu’il subissait, les deux tiers  du tablier furent enlevés du côté de l’est et les piles qui le supportaient furent démolies dans leur partie supérieure.

Au moment où ce premier sinistre eut lieu on attendait en gare d’Antibes le train N° 492 (de Menton à Cannes et Grasse) qui avait quitté Nice à 5 heures 55 minutes.

Le chef de la station d’Antibes, immédiatement prévenu, envoya sur la ligne au-devant du train, des hommes munis de lanternes pour faire les signaux d’arrêt.

Malheureusement le passage sur le pont viaduc était impraticable et les campagnes étant inondées, les hommes durent faire un large détour avant de se retrouver sur la voie du côté de Cagnes

Ils firent les signaux d’usage que le mécanicien n’aperçut que trop tard tant à cause du peu de distance qui le séparait du danger, que par suie de l’obscurité de la nuit, augmentée encore par une pluie torrentielle et par un brouillard épais, il parait toutefois que  cet homme ralentit la marche du train mais non assez tôt pour empêcher la machine, le tender, un wagon de bagages, un wagon  de première classe, un wagon mixte et deux wagons de seconde classe  de rouler dans le gouffre ouvert devant eux sur lequel un wagon de première restait à demi suspendu. Il contenait dit-on sept voyageurs qui tous ont été sauvés. Derrière venaient encore deux wagons de bagages qui sont restés sur la voie.

Nous nous sommes transportés hier sur le lieu du sinistre où se trouvait déjà, une foule de curieux et de curieuses tenus à distance par des soldats de la Ligne.

Il est presque impossible à moins de l’avoir vu, de se faire une idée de l’affreux spectacle que nous avons eu sous les yeux. La locomotive est encore  entièrement couverte par les eaux de la Brague, qui ont cependant dû baisser  d’environ 2 mètres à 2 mètres 50, si l’on en juge par les herbes et les débris encore enchevêtrés dans les branchages des arbustes qui la bordent

Entre les piles du pont mêlé à ce qui reste du tablier et aux pierres de la maçonnerie détruite, se trouvent entassés, broyés, écrasés, le tender, le wagon de marchandises et de voyageurs. Les portières arrachées laissent voir l’intérieur dévasté dont les étoffes flottent en loques hideuses et maculées. Un des wagons de marchandises est absolument renversé, les roues en l’air.

On nous a dit qu’on voyait encore, sous les eaux pris entre la locomotive et le tender, la poitrine traversée par une barre de fer, le cadavre du malheureux mécanicien.

Le chauffeur a pu être retiré mais dans un état  de mutilation impossible à décrire; la tête et les bras avaient disparu.

Le chef du train qui se trouvait dans le premier wagon de bagages a sauvé sa voie en sautant sur la voie, cinq à six mètres avant la chute du train. Il est revenu à Nice  sans blessures graves. Le conducteur d’arrière en a été quitte pour quelques contusions, mais on prétend que sa raison a été ébranlée par le spectacle auquel il a assisté et le sentiment du danger qu’il a couru.

Un courageux citoyen de Cagnes, Mr Isnard après avoir sauvé  au péril de sa vie une jeune fille qui se noyait, s’est rejeté dans le torrent pour sauver une dame accrochée à un wagon de deuxième classe que les flots emportaient vers la mer. Il n’a pu y réussir et le cadavre de la pauvre femme dont on a longtemps entendu les appels désespérés n’a pu encore être retrouvé.

Le wagon a été rejeté par les flots  sur la plage à environ 150 mètres de là où nous l’avons vu tout fracassé, la toiture et le plancher arrachés.

Les habitants d’Antibes se sont portés en masse avec l’élan le plus admirable au sauvetage du train en détresse ; ils ont été vaillamment secondés par le bataillon du 27ème caserné à Antibes. Officiers et soldats ont rivalisé de courage et de dévouement avec les populations civiles.

Mr le Comte de Brosse, secrétaire général de la Préfecture, aussitôt averti, s’est rendu sur le lieu de la catastrophe accompagné de Mr le Procureur de la République et de Mr le Docteur Challand, aide major du 27ème de ligne. Ces messieurs, transportés par le train de secours, ont rencontré sur le théâtre de l’évènement, MM le Sous-Préfet, le substitut du Procureur de la République et le lieutenant de gendarmerie de Grasse qui était venu à Nice Parmi les victimes, se trouve Mr Désiré Lallemand, Receveur des douanes du Golfe Juan, qui était venu à Nice, remercier son directeur pour un avancement qu’il venait d’obtenir, et Mr Ossel violoniste distingué qui se rendait à Antibes. Mr Ossel est gravement blessé à la tête, on désespère de le sauver. La similitude de noms  a contribué à faire croire qu’il s’agissait de Mr Lausset pianiste.

On avait aussi annoncé la mort de l’éminente  cantatrice  Mme Gint  Damoreau.

Tous deux se trouvaient en effet dans le train et se rendaient à Cannes pour y donner un concert le lendemain. Ils ont été miraculeusement sauvés, ayant pris place au départ dans le wagon de 1ère classe  qui est demeuré suspendu au-dessus du gouffre.

Mr Sellingman le violoncelliste, devait partir avec eux mais une circonstance fortuite l’avait obligé de remettre son départ au lendemain.

A 9 heures un train de secours  est parti de Nice. Il a ramené quatre blessés tous grièvement qui ont été transportés à l’hôpital militaire.

Quant au nombre des victimes de ce déplorable sinistre, nos renseignements personnels ne nous ont pas permis de le reconnaitre exactement. Nous nous bornerons en conséquence à publier la note que nous recevons de Mr le Chef de gare de Nice.

« Beaucoup de personnes nous disent qu’on exagère dans le public, les conséquences du déplorable accident arrivé hier au pont de la Brague. Voudriez-vous avoir la bonté de dire demain dans votre journal qu’il y a six morts et sept blessés. Vous calmeriez ainsi de nombreuses et vives inquiétudes »

 

Dimanche 28 janvier 1872

 

Le train contenait 26 personnes y compris quatre employés du chemin de fer. Sur les 22 voyageurs 10 ont été blessés. Le conducteur a échappé sans blessure

 

 

Bibliographie

 

 

Charlotte Louisa Hawkins Dempster - The Maritime Alps and their seabord

Longmans Green and Co – London 1885

Chapitre XII, page19 et suivantes

https://archive.org/details/maritimealpsthei00demp