ÉTUDE ETHNOLOGIQUE DES HAUTES VALLÉES DE LA VÉSUBIE, DE LA ROYA ET DE LA BEVERA EN 1865

Cette étude est une compilation des observations du capitaine E.Wagner consignées dans un rapport de 26 mars 1865(2). Il avait été chargé par l'Etat Major Français d'un rapport sur les positions militaires existantes ou à créer, les accès, les ressources de ces vallées, dans un but stratégique, et ce, immédiatement après le rattachement du Comté de Nice à la France.

Les données recueillies alors ne sont pas des résultats de recensements, mais des estimations.

Les données sur les ressources et le cheptel des village susceptibles d'être occupés par les militaires ssont regorupéées sur deux  tableaux

Quelques observations sont faites au passage en ce qui concerne les pathologies, l'état de développement des villages, les coutumes mortuaires, les costumes, l'intérêt touristique, le caractère avenant ou primitif des populations, etc...

Une deuxième partie du rapport non mentionnée dans ce dossier concerne l'état de la voierie, et les projets en cours de réalisation par l'administration sarde au moment du rattachement.

Le rapport du capitaine Wagner comporte aussi les tableaux de distances et de temps d'accès aux villages, ne figurant pas dans le présent dossier.

D'autres études avaient été menées antérieurement, notamment par le général Garnier vers 1805 immédiatement après les guerres révolutionnaires, mais sur une zone plus étendue et moins détaillée concernant l'ethnologie.

Pendant la guerre de succession d'Autriche au milieu du XVIIIème siècle des militaires avaient fait quelques remarques intéressantes.

Au début du XIXème siècle l'abbé Bonifassi, actif jusque vers 1825 avait fait beaucoup d'observations de toute nature, mais il faut trier dans ses notes écrites en italien en général pour extraire ce qui concerne précisément le sujet de cette étude, car l'abbé Bonifassi écrivait au jour le jour sur de nombreux sujets.

Des comparaisons pourraient être faites bien entendu avec ce qui ressort des délibérations municipales ou avec d'autres écrits à caractère général ou touristique.

L'étude présentée ici a un caractère transversal et constitue une sorte de photographie des villages cités à un instant donné, c'est-à-dire au maximum entre 1860 et début 1865, alors que les nombreux auteurs qui ont écrit sur divers villages ont fourni des données échelonnées dans le temps et limitées dans l'espace.

Curieusement le capitaine Wagner ne parle pas de Saint Martin Vésubie, alors Saint Martin Lantosque, ni d'Utelle

Saorge

« La population est de 1990 habitants en y comprenant les quelques maisons habitées dans le vallon de Cairos et le deux hameaux de Berghe près de la frontière ».

« Il est bon de faire remarquer ici les ressources locales qui peuvent avoir quelque intérêt dans le cas d'une occupation. Le village de Saorge possède 8 moulins à farine, 2 fours, 3 boulangeries. Il produit environ 8000 quintaux de fourrage. On pourrait y trouver 25 mulets et 120 ânes. Les chèvres brebis et moutons s'élèvent à 5000 têtes environ ».

« Les extrémités des contreforts descendant sur la Bendola sont occupés par des maisons que l'on pouvait organiser pour la défense. Celles qu'on y voit aujourd'hui sont presque toutes crénelées. Le gouvernement piémontais a obtenu ce résultat en payant une certaine somme par créneau aux propriétaires ou aux constructeurs. »

En 2005 on peut voir encore certaines maisons en ruines à Castou comportant des meurtrières.

La chapelle Sainte Anne dans la vallée de la Bendola comporte aussi deux meurtrières côté Sud et deux côté Est. Comme on en voit rien de l'intérieur et que deux se trouvent derrière l'autel on peut en déduire que la décoration actuelle est postérieure à la période révolutionnaire.

« Il est incontestable que le vallon de Cairos se porterait très bien à la construction d'une route ; le chemin actuel est déjà carrossable jusqu'à la chapelle Sainte Claire ».

Moulinet

« Moulinet a 1170 habitants. On y trouverait 400 têtes de bétails, 3000 chèvres, brebis, ou moutons, 18 ânes et 3 mulets. Ce village possède 4 moulins et 2 fours dont l'un en mauvais état. La banlieue de Moulinet produit beaucoup de fourrage ; il y a des sources excellentes en grande quantité ».

« Dans un avenir peu éloigné, Moulinet sera relié à Sospel par un chemin vicinal carrossable ».

Deux sites figurent sur la carte de Conte Grandchamps (1) de 1865, entre la Cima et Moulinet. Castelet et Giordari. Wagner ne donne pas le nom du hameau qui abritait les barbets. Il pourrait s'agir peut-être du Castelet.

Belvédère

« La commune de Belvédère a 1280 habitants. On y trouverait 16 mulets, une vingtaine d'ânes, 400 chèvres, moutons ou brebis et 300 têtes de bétail. Elle renferme 3 moulins et 2 fours banaux. Le pays produit beaucoup de châtaignes, de fruits et de fourrage. Contrairement à ce qu'on rencontre dans la Roya, ce sont les parties inférieures de la vallée qui sont cultivées ».

Roquebillière

« Les rues de Roccabiglière sont très étroites et passent presque partout sous les maisons. La route projetée doit traverser le village dans toute sa longueur. Elle contribuera efficacement à assainir cette localité, une des plus malpropres du pays.
La commune se compose de 1740 âmes en y comprenant les nombreuses maisons habitées sur la rive droite de la Vésubie. La moitié des habitants est goitreuse. L'eau qu'on boit est prise en grande partie à 2 belles sources sur le bord de la Vésubie.
A Belvédère les goitreux sont bien plus rares. Roccabiglière possède 2 fours et 2 moulins de deux paires de meules chacun. On y trouverait 42 mulets ou ânes, 300 têtes de bétail, 350 chèvres ou brebis. On y élève beaucoup de porcs. Les châtaignes et les fruits y viennent en grande quantité comme à Belvédère
»

« Dans un avenir plus ou moins éloigné, la route départementale de la Vésubie ira jusqu'à saint Martin Lantosque » (aujourd'hui Saint Martin Vésubie).

« Sous peu elle sera ouverte jusqu'à Roccabigliera.
A Roccabigliera la vallée est large, les pentes inférieures de la rive droite sont assez douces et faciles à parcourir. On débouche au pied de ces pentes, soit par le pont en bois de Roccabigliera soit en passant à gué la Vésubie qui coule ici dans un lit assez large et par suite ordinairement guéable
»

La Bolène

« La Bolène, c'est ainsi qu'on désigne cette localité dans le pays, est un village d'un site pittoresque, et d'un aspect plus propre que les autres communes du pays. Les chemins aux environs sont assez bien entretenus. Une conduite d'eau y amène les eaux du vallon de l'Aiguette.
Bolène a 800 habitants. On y trouverait environ 1000 chèvres, moutons ou brebis, 250 têtes de bétail, 5 mulets. Ce village possède 3 moulins et deux fours
. »

Le vallon que Wagner nomme l'Aiguette est celui de la Planquette. Le canal (désaffecté) existe toujours en 2005 mais les eaux sont conduites dans un tuyau sur l'emprise de l'ancien canal.

Lantosque

« Le village de Lantosque même, est très petit. La commune au contraire est étendue. Elle comprend les hameaux de Rio-Frei, du Tirrou, la bourgade fort étendue de Pélasque, Louda, Saint Colomban, Gablaou et Camarie. Le Village n'a que 680 habitants. Dans les hameaux de Rio-Frei et du Tirrou très rapprochés du village on en compte 670.
On pourrait trouver, dans la commune 8 mulets, 60 ânes, 2000 chèvres et 600 têtes de bétail. Il y a dans le village ou dans les dépendances 8 moulins et 2 grands fours.
Le fourrage est très rare à Lantosque. En cas de guerre l'ancien couvent de Saint Pancrace pourrait être avantageusement utilisé
».

« La route carrossable circule dans (le) défilé. Le chemin muletier de la rive droite y est rattaché également par une bonne rampe au nord du village, ce chemin traverse le village au col situé à l'ouest. Il est question de rendre carrossable le chemin muletier allant de Luceram à Lantosque par le col de la Porte ».

Lauda

« Le hameau de Louda a 260 habitants. La paroisse du hameau est l'église de Saint Arnoud, bâtie près d'un rocher à pic ou l'on arrivait autrefois par un escalier. Sur ce rocher on voit les restes d'une chapelle et d'un petit château fort. On y remarque une fosse commune servant autrefois de cimetière. Cette manière d'enterrer les morts était encore en usage dans quelques localités au moment de l'annexion.
Le vallon de Saint Colomban est peuplé de 3 hameaux situés à peu près sous le col de Beassa.
Les hameaux sont Saint Colomban, Garblaou et Camarie. Leur population totale s'élève à 250 habitants
. »

Piene

« Penna est un village de 400 âmes. On pourrait y trouver 13 mulets, 17 ânes, 80 têtes de bétail, 800 chèvres ou brebis, 300 quintaux de fourrage environ. La commune possède 2 fours et 2 moulins.
Le village est groupé autour d'un ancien château fort dont on pourrait tirer partie pour organiser un solide poste avancé
».

L'Escarène

« L'Escarène a environ 1800 habitants. On y trouverait une quarantaine de chevaux, environ 100 mulets et 50 têtes de bétail ».

« Le torrent (le Paillon), est franchi sur un grand viaduc en pierres ayant 140 mètres de long et 27 mètres de haut vers le milieu ; quelques arches renferment des maisons à plusieurs étages ».

« La route existant entre l'Escarène et Luceram est très bonne ».

Touet de l'Escarène

« Village de 400 habitants ».

Breil

« La population de Breil est de 2700 habitants c'est le chef lieu du canton comprenant les villages annexés de la Roya. On y trouverait 10 chevaux, 42 mulets, 143 ânes, 250 têtes de bétail, 1200 chèvres ou brebis et environ 2800 quintaux de fourrage. Breil possède 10 moulins, 4 fours banaux, et 5 boulangeries ».

« La tour de Breil est très ancienne. Il est facile de voir qu'elle était le saillant d'une vieille enceinte dont on retrouve quelques traces, entre autres une petite tour située entre celle de la Crivella et la porte nord du village. Cette porte a été construite en plusieurs fois; la partie inférieure en assez beaux matériaux parait très ancienne. Les mâchicoulis qui la surmontent sont d'une construction beaucoup plus récente. Les créneaux ont été bouchés plus récemment encore par une mauvaise maçonnerie destinée à mieux défiler le terrain en arrière ; Il y a tout lieu de croire que cette addition provient de la défense de Breil en 1794. Depuis la porte d'amont jusqu' à celle d'aval, les murs entourant Breil subsistent encore sur le bord de la Roya. En sortant de la porte d'aval on peut suivre la rive gauche par un assez bon chemin muletier. Deux ponts permettent de passer la Roya. Celui d'aval est très étroit et correspond au chemin direct entre Breil et le col de Brouis. Le chemin de Breil à Penna y aboutit également. Le pont d'amont sur la traverse carrossable reliant le village à la route de Nice à Turin est assez large pour laisser passer les voitures ».

« Dans un avenir peu éloigné le gouvernement italien fera une route qui ira de Vintimille à Breil ».

Sospel

« Sospel est une petite ville de 3900 habitants. Elle était autrefois fortifiée; l'enceinte entourait la partie située sur la rive droite de la Bevera ; le vieux pont au milieu de la ville servait de porte de ville. C'est un pont à deux arches dont le pile du milieu est encore encombrée de constructions ».

« La vallée de Sospel est large et paraît fort riche. Les hauteurs au nord produisent beaucoup de fourrage. La quantité de bêtes de somme qu'on y emploie est relativement faible. Tout le fourrage est descendu dans la vallée à dos d'homme. C'est ce qui explique le mauvais état des chemins qui parcourent ces hauteurs. Voici les ressources qu'on trouverait au besoin à Sospel, chevaux 8, mulets 50, ânes 85, écuries pour 500 chevaux, fours banaux 9, boulangeries 2 ».

Fontan

« Fontan est un village de 1040 âmes dépendant de la commune de Saorge. Voici quelles ressources on pourrait trouver : mulets 9, ânes 10, chèvres, moutons ou brebis 5500, fourrage 1500 quintaux. Le village possède un moulin à farine, 1 four banal, et 2 boulangeries ».

Berghe

« Sur la rive droite (de la Roya) se trouvent les deux hameaux de Bergue faisant partie de la commune de Saorge et le village de Gragnile dépendant de Tende ».

« Les deux hameaux de Bergue sont composés de populations très pauvres à moitié sauvages par leurs moeurs. Ils vivent principalement de châtaignes beaucoup d'entre eux sont bergers. Bergue était un repaire de brigands. Il contenait une grande partie de ces Barbesi qui infestaient encore la route de Nice à Turin pendant la campagne d'Italie. Le plus grand de ces deux hameaux est adossé au grand rocher à pic dit la Traya. Plusieurs soldats français attirés dans des guetapens ont été précipités du haut de ce rocher par les gens du pays.
Les deux hameaux réunis ont environ 990 habitants. On y trouverait 15 ânes et 2000 brebis. On peut estimer le fourrage que fournissent ces hameaux à 1000 quintaux. Bergue a 1 moulin, et 1 four
».

Granile

« Gragnile est sur le territoire italien. C'est un hameau de 240 habitants. Voici les ressources qu'on pourrait y trouver, mulets 2, ânes 20, chèvres moutons ou brebis 1200, fourrage 800 quintaux environ ».

Saint Dalmas de Tende

« Il y a là plusieurs habitations et l'ancienne abbaye de Saint Dalmas. Cet établissement avait été transformé en hôpital pendant les campagnes de la République ».

Tende

« Tende a 2900 habitants. C'est une des communes les plus importantes du bassin de la Roya. Les habitants ont une physionomie peu avenante comme ceux de Fontan et de Saorge. Une grande partie de la population consiste en bergers, émigrant en hiver avec leurs troupeaux dans la rivière de Gênes. La commune possède environ 1300 moutons, brebis ou chèvres. On y trouverait au besoin 50 mulets, 6 chevaux, 180 ânes, 6000 quintaux de fourrage. Il y a 2 moulins, 3 fours banaux, 2 boulangeries ».

La Brigue

« La commune de la Briga a 4000 habitants. La population est composée exclusivement de bergers qui ont conservé des moeurs primitives. Ils se distinguent des autres habitants de la Roya par leur hospitalité et leur costume caractéristique. Vers le mois de novembre, ils émigrent presque tous et emmènent leurs troupeaux sur la rive droite du Var. Ils sont par suite intéressés à être français. Au moment de l'annexion ils réclamaient à grands cris à partager le sort de Saorge et de Breil. L'effervescence a été telle que le gouvernement piémontais a cru devoir occuper le village militairement.
Voici les ressources qu'on trouverait au besoin à la Briga : mulets 65, ânes 290, chèvres, moutons et brebis 25000. Moulins à farine 2, fours banaux 2, boulangeries 3. On y trouverait en outre environ
9000 quintaux de fourrage ».

Bibliographie

  1. Conte Grandchamps, carte du département des Alpes Maritimes, 1865, Archives municipales de Nice, AMVN 1.0.6
  2. Wagner E, Mémoire sur la reconnaissance des hauteurs entre la Vésubie et la Roya occupées par les armées française et austro-sarde en1742, 1793,1794, Nice le 26 mars 1865, collection du Ministère de la Défense, SHD, département de l'armée de terre, 1 VD 34art 4 sect 1 parag 5,  4° C1 N° 54